Mars 2010                                               

  

                                                              Ce que sert pan ..

 

J’ai toujours été fort intéressé par Pan, le dieu-faune de notre Antiquité gréco-latine. Je comprends que cela puisse en surprendre plus d’un car, a priori, quand on se sent aussi proche du Christ que moi, on se demande comment on peut bien concilier Celui-ci avec l’une des figu  res les plus représentatives du polythéisme… ce polythéisme que les prêtres de mon enfance appelaient d’une façon dédaigneuse le ¨paganisme¨. Étrangement d’ailleurs, l’un de mes amis les plus chers en cette vie, le peintre néerlandais Johfra – aujourd’hui passé sur l’autre versant de la vie - se définissait lui-même comme un peintre païen (1). Cet auto-portrait qu’il avait fait de lui en ¨faune¨ au regard malicieux me reste toujours en mémoire. C’est l’un de ses tableaux, modeste par rapport à l’ensemble gigantesque de son oeuvre, qui me touche le plus. Oui, je reconnais qu’on peut se demander comment et pourquoi dans le cadre d’une démarche qui se veut résolument christique j’éprouve une certaine tendresse pour Pan. Ma réponse est simple, c’est justement parce que cette démarche est résolument christique, c’est-à-dire parce qu’elle cherche à réconcilier. Avec le symbole que représente Pan, il n’y a rien de plus facile, c’est une question de bon sens. L’exercice peut paraître inintéressant ou inutile mais, à mon avis, il est au contraire fort enrichissant. En effet, il met en évidence la stupidité du vieux débat qui tente d’opposer monothéisme et polythéisme. Quand on pense polythéisme, on pense bien sûr à la culture indouiste, aux civilisations précolombiennes puis évidemment aux fameux ¨païens¨ des millénaires passés,

les Celtes, les Grecs, etc…. Et c’est là que nous étalons notre ignorance… Demandez simplement à un sage issu de l’Indouisme s’il est polythéiste et il éclatera de rire. Pour lui, cela ne voudra rien dire… Il vous demandera si vous l’êtes, vous, Chrétiens qui adorez un dieu triple dont l’un a l’apparence d’un oiseau et qui priez une vierge-mère telle une déesse entourée d’un panthéon de saints. En fait, ce que cherchent à nous dire les Traditions polythéistes ou qui semblent l’être c’est tout simplement que les manifestations de la Présence divine dans l’univers sont innombrables et prennent toutes les aspects possibles. C’est que cette Présence nous parle à travers tout, à travers un arbre, à travers le vent, le feu, ou encore le regard d’un animal. C’est aussi qu’Elle est si merveilleusement vaste et diversifiée qu’Elle s’exprime obligatoirement sous l’apparence d’une multitude de Principes vivants… dont nous avons fait des dieux distincts pour mieux nous en rapprocher. Au fait, notre perception du monde ne serait-elle pas d’inspiration polythéiste par le seul fait que nos yeux, tel un prisme, perçoivent au sein de la lumière blanche toute la gamme des couleurs de l’arc-en-ciel ? Alors, analogiquement, comprenons qu’avec sa célèbre flûte à sept canaux, le dieu Pan chante l’unique mélodie de toutes les expressions de la Vie ? En réalité, il serait temps qui nous admettions que le Multiple sert l’Un et que l’Un se sert du Multiple pour parvenir à s’approcher de nous.

Pourquoi l’Occident chrétien a-t-il institué le culte des saints ? Parce que l’Unité du Principe divin tel que l’a incarné le Christ en la personne de Jésus est encore trop loin de nous… Parce que notre humanité est encore constituée d’enfants qui, bien que porteurs d’un désir de réunification, réclament les expressions de la multiplicité et de la diversité comme les barreaux d’une échelle. D’ailleurs, cette incommensurable Force que nous nommons Dieu signifierait-Elle quelque chose sans Sa Création ? Au risque d’en choquer quelques-uns ou de passer pour un blasphémateur, je dirai qu’Elle est liée à cette Création et qu’Elle l’appelle pour Être Ellemême. L’Un n’existe que par le Multiple… même si le Multiple, le Séparé, ne rêve que de revenir à l’Un. Encore une fois, l’Inspir réclame l’Expir et vice-versa.  Rien ne s’oppose… Quand le comprendra-t-on ? La dernière marche d’un escalier serait-elle plus importante que la première ? L’escalier, c’est le chemin et ce chemin contient en luimême l’entièreté du but. C’est dans la marche et la dé-marche que tout se tient et se révèle… Lorsqu’on a bien compris tout cela, lorsqu’on l’a aussi bien intégré, il est certain qu’on ne peut plus juger ni condamner. On apprend la compassion, ce miracle qui nous fait partager le poids de ¨l’autre¨, du dedans, tout en restant nous-même, en légèreté. Ainsi, ce que sert Pan n’est autre que notre mouvement ascendant. Pan est le frère du Christ, l’éventail de toutes les forces naturelles qu’un autre de Ses frères, François d’Assise, avait déjà, à sa façon, reconnu et honoré. « Loué sois-tu, mon doux Seigneur, pour Ta respiration à travers notre Frère le vent… »

Daniel Meurois

(1) Johfra, savait que le mot païen signifie ¨qui vient des campagnes¨. Il peignait la noblesse des énergies de la Nature